TRIBUNE. La femme est l’avenir du décideur

Il y a 1 mois 11

Les 10 ans de la loi Copé-Zimmermann

La loi Copé-Zimmermann fête ses 10 ans ce mercredi 27 janvier. Ce texte, qui a fixé un quota minimum de femmes dans les conseils d’administration à 40 %, a porté ses fruits : une décennie plus tard, selon les chiffres du cabinet Ethics & Boards cités par « les Echos », les femmes occupent en effet 45,8 % des postes d’administrateur des sociétés du SBF 120, indice regroupant les 120 premières entreprises françaises cotées à Paris, contre 12,5 % en 2010. Faut-il étendre cette obligation aux comités exécutifs, l’instance dirigeante des entreprises ? Le gouvernement y réfléchit, alors que la première économie européenne, l’Allemagne, vient de s’engager dans cette voie.

Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire annonce vouloir des quotas de femmes dans les instances dirigeantes des entreprises, lieux de décision par excellence. Alors que culturellement et dans l’imaginaire collectif, la décision demeure plutôt associée au masculin, de plus en plus de femmes souhaitent accéder à toutes les sphères d’exercice du pouvoir.

Pourquoi il faut imposer des quotas de femmes dans les comités exécutifs des entreprises

Quelles sont les conséquences attendues de ce rééquilibrage ? Y aurait-il des spécificités de la décision au féminin ? Les femmes seront-elles bientôt des décideurs « comme les autres » ?

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La compagne de Boris Johnson, Carrie Symonds, aurait fortement incité ce dernier [Premier ministre du Royaume-Uni] par son « action en coulisses » à conclure un « deal » avec l’Union européenne quelques jours avant la date du Brexit. Mais cette influence indirecte, qui semble d’un autre temps, ne suffit plus aux femmes. Comme l’indique Muriel Jasor dans « les Echos » en ce début d’année 2021 : « Mesdames, le pouvoir se prend, il ne se donne pas ». Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne (BCE) et deuxième femme plus influente au monde [selon le magasine « Forbes »], le définit clairement : « Le pouvoir, c’est la capacité de décider. » Ce serait donc dans un esprit de conquête, incluant la ruse à la façon d’Ulysse ou de Kamala Harris, avec leur cheval de Troie respectif, que les femmes s’organisent et s’imposent dans les hautes sphères décisionnelles.

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Pour y arriver, il a fallu que pèse sur les hommes de pouvoir une obligation. Les quotas pour la diversité permettent désormais d’afficher une quasi-parité dans certains lieux de décision. Les conseils d’administration comptent 45 % de femmes. Mais attention à ne pas s’attacher aux chiffres qui arrangent ou aux figures de proue saillantes comme Christine Lagarde. Les femmes restent sous-représentées dans les organes influents au sens large : on ne compte toujours qu’une seule femme patronne au CAC 40 [Catherine MacGregor à la tête d’Engie], une poignée qui président les conseils d’administration, et moins de 30 % de femmes siègent dans les comex (comité exécutif), lieux de décision par excellence. D’autre part, les femmes sont toujours sous-représentées dans des pans entiers de l’économie (numérique, intelligence artificielle, tech, start-up – seuls 2 % des fonds sont levés par des start-up féminines en France depuis 2008). La politique n’est pas tellement plus exemplaire, à l’image de l’entourage décisionnel du président actuel qui demeure bien masculin.

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En coulisses, dans les organisations, ça grince encore à l’heure des nominations. Certes, on note la volonté visible dans de nombreux cas de faire passer les femmes d’abord, même si elles sont un peu moins expérimentées. Les hommes sont alors priés d’accepter le rééquilibrage qui se fait parfois brutalement (au risque d’absurdités, comme les 90 000 euros d’amendes infligés à la Ville de Paris pour avoir nommé trop de femmes aux postes de direction en 2018).

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Du côté des femmes, quelques hésitations se font sentir par certaines qui tempèrent les discours du « toujours plus haut ». Ce qui les freine parfois n’est pas la perspective de décider, ce sont les autres aspects du pouvoir : l’obligation d’agir en « politique » par exemple, si présente aux niveaux de direction, et une brutalité associée à des postes plus exposés. Sans oublier la « falaise de verre », inclinaison qui consiste à nommer des femmes pour reprendre des postes à risque avec un risque d’échec à la clé (comme l’avait vécu Marissa Mayer chez Yahoo!).

Moins de préjugés sur les femmes qui décident

Comment les femmes décident-elles ? Leur leadership, et donc leur façon de prendre des décisions, fait l’objet d’interprétations.

Ressentant encore le « syndrome de l’imposteur », les femmes « bordent » leurs décisions, veillant à ne pas laisser de prise à la critique. Ainsi, elles consultent volontiers leur entourage et sollicitent beaucoup plus d’avis ou de contributions autour d’elles, ce qui pourrait être justement perçu comme un manque de confiance. Elles s’interrogent parfois sans fard sur leur habileté décisionnelle et reconsidèrent volontiers leur processus de décision. D’ailleurs, jusqu’à une période récente, les médias ou éditeurs leur consacraient des contenus destinés à gagner en confiance, avec pour modèles des aventuriers, chefs d’entreprise ou autres athlètes. Sur ce sujet aussi, la tendance s’est nettement inversée.

Christine Lagarde, présidente de la BCE, en novembre 2019. (DANIEL ROLAND/AFP)

Christine Lagarde, présidente de la BCE, en novembre 2019. (DANIEL ROLAND/AFP)

Par ailleurs, les femmes doivent parfois gérer un manque d’écoute, voire de crédibilité, qu’elles se reprochent d’ailleurs, semblant ignorer que cela peut résulter simplement d’une voix trop aiguë. Les voix des femmes contiennent une plus grande gamme d’ondes sonores et sont donc plus difficiles (et fatigantes) à traiter par le cerveau. En conséquence, « le niveau d’écoute baisse quand une femme parle », indique Christine Lagarde, qui confesse taper dans son micro pour capter l’attention lors des réunions qu’elle préside pourtant… Ce n’est pas neutre, puisque la décision inclut l’art de convaincre, art oratoire nécessaire pour emporter l’adhésion. Margaret Thatcher [Première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990] avait travaillé avec un coach pour rendre sa voix plus grave et gagner en autorité.

Enfin, on crédite sans doute à tort les femmes de « petits plus » dans la décision, comme leur fameuse « intuition » par exemple. Cette dernière n’est pas plus féminine que masculine, mais simplement liée à l’expérience.

Les atouts des décideuses : collaboration et prise de risques

Si femmes et hommes puisent dans les mêmes ressources pour décider (corps, émotions, rationalité et intuition), des études permettent d’évoquer quelques différences, et donc complémentarités. Deux domaines sont concernés : la considération portée aux autres et la prise de risque.

Angela Merkel, empathique, n’oublie pas les chiffres et les décisions difficiles pour l’Allemagne lorsqu’elle s’adresse au Bundestag le 9 décembre 2020 [la chancelière demande alors aux parlementaires d’accepter un resserrement des restrictions sanitaires face à la hausse des contaminations au Covid-19]. Christine Lagarde pense que les femmes mettent « des gens derrière les chiffres », ce que corroborent certaines études qui indiquent que, même en cas de stress, les femmes restent plus attentives aux autres. Prenons la pandémie. Cécile Prieur, nouvelle directrice de la rédaction de « l’Obs », argue [dans un éditorial] que cette situation « exige des qualités de communication, de clarté et d’empathie que nombre de chefs d’Etat masculins, encore tout empreints du modèle traditionnel de leadership, sont bien loin de maîtriser ». Difficile de lui donner tort.

L’empathie, la capacité à se mettre à la place d’autrui, est utile au décideur parce qu’elle favorise l’écoute et la compréhension de l’environnement de décision, et donc la qualité de cette dernière. Lorsqu’en mars 2020, Emmanuel Macron annonce que « nous sommes en guerre », Angela Merkel évoque au même moment un « défi » qui dépend « de notre solidarité commune ». Question de points de vue ou d’hormones, peu importe, la différence est de taille : dans un cas, la décision revient au chef ; dans l’autre, la décision est confiée à chacun, embarqué dans un collectif. Et c’est souvent bien plus efficace.

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Les études montrent que les femmes, plus axées sur le collaboratif, prennent également des décisions moins risquées, vies humaines ou pas. Les hommes seraient plus offensifs dans leurs choix, ce qui n’est pas un problème en soi, sauf quand ils n’ont pas conscience de ce biais vers le risque. Cette tendance s’accroît sous l’effet du stress, ce qui a donné le fameux « Lehman Sisters » [à l’occasion des 10 ans de la crise, en 2018, Christine Lagarde avait eu cette célèbre formule : « si Lehman Brothers s’était appelée Lehman Sisters, la situation des banques en 2008 aurait été bien différente »] et l’appel à « un peu moins de testostérone » dans les salles de marché et la finance.

Fortes de leurs différences, les femmes ont un rôle à jouer dans l’évolution des organisations. Il ne faudrait pas que la crise, qui a fait remonter les décisions très haut dans les hiérarchies en politique comme en entreprise, prive ces dernières d’une contribution qui ne peut être que bénéfique pour l’ensemble de la société.

BIO EXPRESS

Marine Balansard codirige le cabinet de conseil et de formation Ariseal et enseigne l’art de la décision, en se basant notamment sur son expérience d’ancienne trader à la Société générale. Elle a publié « Décider, ça se travaille ! », avec son associée Marine de Cherisey, aux éditions Eyrolles en 2019.

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